D’après le roman de E.Hostovsky Le Vertige de Minuit

Réalisateur : Henri-Georges Clouzot  

Adaptation & Dialogues : Henri-Georges Clouzot & Jérôme Géronimi (son frère)

Acteurs Principaux : Gérard Séty, Véra Clouzot, Curd Jurgens, Peter Ustinov, Paul Carpenter, Gabrielle Dorziat

Apparition de Patrick Dewaere jeune.

Genre : Policier Sortie : 1957

Ayant droit : TF1

‘histoire : La clinique psychiatrique du Docteur Malic, à Maisons-Laffitte, est au bord de la faillite. Les lieux sont délabrés, et les deux seuls patients, Monsieur Valette, toxicomane en cure, et Lucie, une jeune femme dépressive, privée de la parole, sont loin de suffire à éloigner l’huissier. 

Malic noie ses problèmes financiers au café d’à-côté, sous le regard réprobateur de son infirmière, Madame André.  C’est alors qu’il fait connaissance du Colonel Howard, membre de l’institut de guerre psychologique des Etats-Unis, lequel lui propose de gagner cinq millions dont un immédiatement pour hospitaliser quelques jours dans sa clinique, et dans la plus grande discrétion, un agent secret nommé Alex. « Ne rien dire, ne rien entendre, et ne rien voir » ; tel est le conseil du colonel Howard qui prédit à Malic la visite impromptue d’espions du monde entier pendant le séjour d’Alex. 

 Dès le lendemain matin en effet, les espions envahissent la clinique, soit qu’ils s’installent comme cette infirmière, remplaçante au pied levé de Madame André, et ses deux adjoints qui sont « là, en cas », soit qu’ils viennent consulter le docteur, comme ce chroniqueur de radio lituanien soi-disant cleptomane, soit encore qu’ils stationnent aux alentours comme ce garçon du café, lui aussi remplaçant au pied levé, et malade qui plus est, et comme tous ceux qui viennent progressivement se poster devant la grille de la clinique avec des alibis cousus de fil blanc.

Malic réalise rapidement qu’il est psychologiquement incapable de « ne rien dire, rien entendre et rien voir », incapable de se contenir dans le rôle qu’on lui assigne, incapable de ne pas vouloir « reconnaître les bons des mauvais, les amis des ennemis ». Pourtant, les espions de la maison le lui conseille pour sa tranquillité, ainsi qu’Alex quand celui-ci finit par arriver et gagner sans se faire voir la chambre que Malic lui a préparé. 

 La présence d’Alex est vite découverte par les espions, mais tout un chacun rôde autour de la chambre sans essayer d’entrer. Malic est extrêmement tendu, affolé, choqué, mais plus courageux qu’Howard l’avait pensé. Sa volonté de comprendre est plus forte que sa peur.

 Alex, le seul en qui Malic ait confiance, essaye de le calmer et faire qu’il accepte d’ignorer les espions de la maison. Mais les espions entre eux se trahissent et se châtient sous ses yeux. On l’attire dans des pièges, les américains tentent de le recruter, qu’il fasse une photo d’Alex pendant son sommeil. Howard serait un traître. Au café, les espions lui confient leur blues, aucun d’entre eux ne sait les raisons de sa présence sur les lieux, ils sont d’aveugles factotums au service des puissances qui les emploient. Ils sont des expatriés, des apatrides, l’espionnage est leur boulot, ils ne cherchent qu’à survivre. 

 Malic finit par découvrir que tous ces espions sont là dans l’espoir souvent inconscient de trouver derrière la porte de la chambre du deuxième étage, le grand savant atomiste Joseph Vogel, qui vient de s’échapper de l’Ouest après s’être échappé de l’Est. Le monde entier secret est à sa recherche.

Malic est compromis aux yeux du camp de l’Est, représenté par Kaminsky, le lituanien. Ils ont truffé la clinique de micros. Pour en convaincre Malic, le téléphone de son bureau sonne sur commande. Kaminsky connaît le service que Malic vient de rendre à Cooper, un autre « malade » venu consulter Malic le premier jour, chef des services spéciaux américains pour la France, le patron de Howard. 

 Il s’agit de la photo d’Alex pendant son sommeil. Mais une fausse photo d’Alex car pour protéger son seul ami dans la place, autant que pour respecter son engagement envers Howard, Malic a remis à Cooper une photo de son patient Valette. Qu’importe, Cooper s’est aperçu qu’Alex n’est pas Vogel. 

Les espions quittent un à un la clinique. Alex révèle à Malic qu’il n’est que la doublure de Joseph Vogel, un leurre pour les espions qui recherchent Vogel, et que Constance Harper, la terrible infirmière américaine au comportement nazi, et quoiqu’ignorante du fait, a été engagée avec son équipe par le colonel Howard pour appâter tous les espions vers la clinique, afin de protéger la fuite de Vogel. 

Malic a tout gâché avec sa photo. Howard est un humaniste, il a aidé Vogel à protéger sa terrible découverte : une bombe atomique à prix discount. Trois cents pour le prix d’une, une question de réduction de la masse critique.

 Alex ayant tiré sa révérence, Malic considère que la survie de Vogel repose maintenant sur ses épaules, il n’est plus affolé, il se sent responsable. Il veut aller jusqu’au bout, il sait où est le bien, où est le mal. Constance Harper lui promet de le conduire à Howard, disparu depuis plusieurs jours, en échange du million initialement versé.

Malic trouve Howard agonisant du poison qu’il s’est administré à la vue de Cooper, présent à son chevet. Resté seul avec Howard, celui-ci lui révèle en son dernier soupir que Vogel se trouvera le soir même à bord du train bleu, il lui confie son billet.Plus rien ne compte pour Malic que retrouver Vogel et le protéger. Il le déniche à bord du train bleu.

 Vogel :Voyons Docteur, vous êtes psychiatre, est-ce qu’il n’existe pas un moyen d’effacer une idée, de la    chasser du cerveau, de la détruire si complètement que même la torture ne puisse pas la faire remonter à la          surface ?

Malic :   Non je ne vois pas

Vogel :   Alors c’est le cerveau qu’il faut détruire. Je n’ai plus qu’à me suicider. Come out, pour ne plus parler jamais.

Malic :   Vous n’avez pas le droit, vous pouvez inventer autre chose que des bombes

Vogel :   Mais ils ne me le permettront pas. C’est ça qu’ils veulent, la mort, la mort des autres, le chantage à la mort, ils veulent tous avoir raison, et la dernière raison, c’est celle de la mort

 Mais Kaminsky et Cooper et d’autres sont à bord du train, et malgré ses efforts, il ne saura empêcher que Vogel se jette de la fenêtre du compartiment sur la voie, pour sauver l’humanité de son invention. A moins que Kaminsky et Cooper, l’Est et l’Ouest, ne l’ait précipité ensemble hors du train.

 Rentré à la clinique, Malic retrouve Lucie, il lui raconte sa terrible aventure. Lucie recouvre la parole pour soutenir Malic dans la démonstration de la vérité, mais dès qu’elle se met à parler, la sonnerie du téléphone retentit dans le bureau de la clinique, et les tétanise.

Le contexte du film

Henri-Georges Clouzot réalise avec « Les espions » son dixième film. Les années cinquante l’ont couronnées comme l’un des meilleurs metteurs-en-scène au monde, avec un grand prix de Cannes (Le salaire de la peur – 1953), le prix Louis Delluc (Les diaboliques – 1954), le prix spécial du jury de Cannes (Le mystère Picasso – 1956).

Mais ce document inestimable qu’est Le mystère Picasso a perdu de l’argent, 170 000 entrées en salles, du jamais vu pour Clouzot, qui en était coproducteur comme c’était le cas depuis Le salaire de la peur, à travers sa société Vera Films, du nom de son épouse. Clouzot a besoin d’un succès pour sa société de production, pour sa « banquabilité » d’artiste, et pour sa tranquillité d’esprit naturellement inquiet. Habitué aux succès commerciaux autant que d’estime, rien n’est plus important à ses yeux que de retrouver le public de masse, dont sa tentation documentaire l’a privé.

Hanté par l’absurde depuis longtemps, Clouzot songe à adapter « Le procès » de Kafka. Il ne parvient pas à acquérir les droits, mais au détour d’une lecture plébiscitée par Time Magazine d’un roman d’un écrivain tchèque, Egon Hostovsky : « Le vertige de minuit », Clouzot trouve la situation kafkaïenne qu’il souhaitait, sur fond de guerre froide, et agrémentée d’une fin semi-logique apte à justifier l’absurde aux yeux du grand public.

A l’époque du film (1957) la guerre froide, quoique stabilisée par les parties en présence conscientes de l’équilibre de leur force, fait encore rage. La France et Le Royaume Uni viennent d’éprouver la menace nucléaire de l’Union Soviétique, après avoir tenté de résister à la nationalisation de Nasser sur le Canal de Suez en utilisant Israël. En demandant l’installation des forces de l’ONU dans le désert du Sinaï, les Etats Unis se sont accordés avec l’URSS sur la légitimité de Nasser, les deux « super grands » ont discrédité les français et les britanniques en tant que puissances majeures. Ils ont montré une certaine complicité entre eux pour continuer à se partager le monde en deux.

C’est dans ce contexte d’une vieille Europe reléguée au second plan par les russes et les américains, dépassée, que s’inscrit Les espions . L’histoire du film en est une métaphore dans une maison française délabrée, soumise à la domination des deux camps, et où le propriétaire autochtone se débat pour comprendre pourquoi il est leur jouet.

Le contexte pour H-G CLOUZOT 

Sorti du purgatoire où le comité d’épuration l’avait confiné en 1945 à cause du « Corbeau », jugé alors « anti-français », Clouzot enchaîne les succès et les récompenses artistiques dès sa remise en piste avec Quai des Orfèvres.

Suivront Manon, Le salaire de la peur, Les diaboliques. Aucun ne fait moins de 3 millions d’entrées. Puis vint Le mystère Picasso. Quel nombre d’entrées attendait donc Clouzot d’un film documentaire, fût-il avec Picasso ? Le fait est que la carrière du Mystère Picasso en salles fut anecdotique, et Clouzot en fût très affecté, et inquiet, comme si le score était anormal. Le succès était son moteur, indubitablement. Il souhaitait retrouver le grand public avec son prochain film.

Pour autant, Clouzot ne choisit pas de traiter un sujet grand public, au contraire. Il entreprend, comme il le dira plus tard son premier film à tendance métaphysique. Son besoin de traiter des sujets en phase avec ses aspirations intellectuelles est née avec Le mystère Picasso, motivé par sa passion pour les arts plastiques. A présent, il souhaite traiter de « l’homme et ses fantômes dans le monde actuel ».

Son but est d’offrir une manière au public de réfléchir sur la condition humaine, par le truchement d’un personnage pris dans l’angoisse de l’absurdité qui l’entoure, tout en rigolant régulièrement.Un an de préparation, sans compter l’écriture, pour ce nouveau sujet, librement inspiré du roman d’Egon Hostovsky.

L’accueil des intellectuels

Entre Truffaut jugeant que le film a 25 ans de retard, et Jacques Siclier qui prétend qu’il avait vingt ans d’avance, comment appréhender ce film aujourd’hui ? Aujourd’hui nous sommes d’avantage sensibilisés au propos tragique de cette œuvre méconnue. Le constat de l’absurdité du monde qui nous entoure est devenu une vérité sociologique, quasi scientifique, dans laquelle tout le monde se reconnaît et s’applique à se positionner philosophiquement comme acceptant ou combattant. Les espions est un film qui parle d’un combattant de la raison contre l’absurdité, un héros kafkaien.

Si l’humour vient parfois détendre cette angoisse, elle n’en demeure pas moins maîtresse. Comme dans certains films contemporains tels que Shutter Island, Clouzot nous entraîne sur les chemins d’une fatalité dont l’homme est inévitablement prisonnier. « Dès lors, la noirceur reflète bien l’absurdité d’un monde où chacun est tenu de se forger sa propre « morale » mais n’en est pas moins amené à sombrer dans le néant ».  (Jacques Siclier).

UN HUMOUR DE CIRCONSTANCE…

Avec une régularité de métronome, Clouzot sert au public des moments de drôleries propres à le détendre de l’angoisse ambiante sans le détourner de la complexité des situations. L’humour loufoque qui ponctue le récit se pose du point de vue de Malic, il est subjectif, car les espions, quant à eux, se situent dans un travail méthodique et objectif. L’humour se distille comme vecteur d’adhésion du Malic, de sorte qu’il considère lui-même l’absurdité de ce que vit Malic. Ainsi, ce défilé d’espions rôdant devant de sa clinique avec des alibis cousus de fil blanc, ainsi encore cette incroyable scène du café où les espions,  qui ne cherchent plus à se dissimuler aux yeux de Malic, lui exposent leur conditions de pantins au service des pouvoir.

Le critique Michel Mourlet parlera de didactique loufoquerie et ce n’est pas faux tant l’humour dans le film sert le propos.

UNE PLONGÉE DANS L’ABSURDE

Des espions attendant fébrilement qu’un homme qu’ils sont incapables de nommer sorte de la chambre où le docteur Malic l’a abrité. Ils sont tous venus, les russes, les américains, ils sont là pour renseigner leurs supérieurs mais ne savent pas ce qu’ils doivent chercher. Ils ont cessé de vouloir savoir. C’est pour survivre, c’est pour manger.

Ils rôdent autour de la chambre d’Alex sans jamais entreprendre de s’en emparer. Cet homme dans sa chambre justifie leur présence.Pour eux, rien n’est absurde, tout est justifié simplement parce qu’on leur a demandé d’être là, parce qu’ils sont payés pour ça.

Pour le docteur Malic en revanche, l’argent qu’il a reçu pour cacher Alex ne justifie pas qu’il ne comprenne pas, même s’il était averti.     « Certes l’absurde n’est ni dans l’homme ni dans le monde, si on les prend à part ; mais comme c’est le caractère essentiel de l’homme que d’« être-dans-le-monde », l’absurde, pour finir, ne fait qu’un avec la condition humaine. » (Jean-Paul Sartre).

En cela, l’inspiration de Clouzot vient directement du Château et du Procès de Kafka comme le souligne Hervé Bazin, il nous conte une fable dont le thème est l’absurdité de l’aventure humaine. Des personnages incongrus échangent des secrets de polichinelle avec des airs de conspirateurs. Des rebondissements imprévisibles se succèdent comme dans un joyeux canular. La clinique psychiatrique du Docteur Malic est devenue une maison de fous. Malic n’est plus  maître chez lui.  Il vit dans un monde irrationnel où nul ne sait au juste qui tire les ficelles. Les espions sont un sable mouvant pour le personnage de Malic, plus il se débat, plus il s’enfonce.

Clouzot transforme son spectateur en Sisyphe dans une série noire et met Kafka à la portée de deux millions de spectateurs. Comme le commente Georges Altman dans Franc-Tireur : « Nous avions toujours admiré le noir talent de Clouzot sans jusqu’ici beaucoup l’apprécier. Avec Les Espions, il se dégage du sadisme gratuit, il conquiert de la noblesse, il tente de faire un film à l’exacte démesure de Kafka. »

Ce traitement de l’absurde ne convainc cependant pas tout le monde. Son ami Jeanson dira que « Clouzot a fait Kafka dans sa culotte »,  Jean Dutour parlera d’un « Kafka illustré par Daumier », Michel Mourlet d’un « attentat contre la logique ».

Revue de presse

H.G. Clouzot – ITV de Michel Polac pour « Bibliothèque de poche » ORTF 11 janvier 1970 :

« … Puis, j’ai lu un roman d’un auteur tchèque. La situation était intéressante. Il était très content de vendre les droits mais quand le film est sorti, il m’a écrit une lettre d’injure comme quoi je n’avais rien respecté. C’est vrai, je n’ai utilisé qu’une situation du livre »

Egon Hostovsky – ITV de Simone Dubreuilh – Libération le 15 octobre 1957 :

« Clouzot aurait dû choisir de faire carrément, ou du Kafka, ou de relater l’affaire Otto John, ou encore de tourner mon livre »

Clouzot Interview de François Chalais pour Cinépanorama – le 24 janvier 1957, avant le tournage :

« Les espions a l’air d’un film d’espionnage mais il s’agit avant tout de l’aventure d’un homme, un homme qui est brusquement mêlé à une série d’aventures sordides, ou absurdes, et auxquelles il ne comprend rien, et cet homme c’est un acteur de music-hall qui s’appelle Gérard Séty »

Clouzot – « Paris-Presse » – ITV de Claude Brulé – le 12 octobre 1957 :

« Les espions n’ont rien à voir avec les Diaboliques. Le suspense, ici, n’est qu’en filigrane. La vedette du film, c’est l’inquiétude. Braque a dit : « la science est faite pour rassurer, l’art pour inquiéter »

Clouzot – « Le masque et la plume » – Paris-Inter – le 24 octobre 1957 :

« Je pense que le côté pastiche est beaucoup plus vrai dans « Les diaboliques » que dans « Les espions ». Dans les espions, j’ai essayé que le monde absurde que je fais vivre à l’écran comporte des moments de comique, et mes amis –  tout le monde a beaucoup d’amis dans ce métier – ont dit et répété que ce comique était involontaire. Je les rassure tout de suite : non ! Quand les personnages des Espions font rire, je vous garantis que je savais à quel endroit ils feraient rire, mais c’est uniquement parce que j’avais besoin, d’une part de détente –  parce que si on ne fait pas rire le public à un moment donné, si on ne le fait pas rire avec soi, il rit contre vous.

Clouzot – « Les lettres françaises » ITV d’Yvonne Baby » – le 27 octobre 1957 :

« … Pourquoi me considérer comme un spécialiste du suspense ? On fabrique trop facilement des légendes. Quand j’ai réalisé « Les Diaboliques », j’ai pensé seulement et volontairement à distraire, mais, pour les espions, c’est le contraire. Je veux dire que ce film correspond pour moi à une nécessité profonde. Je l’ai rarement senti à ce point. Pourquoi , parce que je suis obsédé de ce monde qui souffre de ses contradictions. L’angoisse, l’inquiétude, l’homme et ses fantômes dans le monde actuel, c’est ça le sens du film »

Clouzot – « Radio-cinéma » – ITV de Michel Huret – le 27 octobre 1957 :

« Ce film est le plus périlleux que j’ai jamais réalisé. Pourtant, je n’ai pas été aussi loin que j’aurais voulu.  Ce que je voudrais que tout le monde comprenne, c’est que je viens de réaliser mon premier film à tendance métaphysique… Mon film n’est pas un exercice de style. J’ai choisi ce sujet parce qu’il me semblait traduire assez exactement les tourments intérieurs de l’homme dans le monde moderne. Derrière l’aventure rocambolesque  que certains ont assimilée aux Pieds Nickelés !, transparaît me semble-t-il, l’angoisse de l’homme qui constate qu’il n’est plus qu’un objet »

Clouzot – ITV Radio  non daté :

« Pour le troisième tiers du film, j’ai un peu cédé au désir du distributeur qui souhaitait que le film ait une espèce de logique, une explication logique, ce qui me semblait un peu inutile. Je crois que je n’aurais pas fait ça, le film n’aurait quand même pas marché, mais en tout cas, j’en aurais été plus satisfait »

Jacques de Baroncelli – Le Monde :

« Follement ambitieux dans son propos ; confus, baroque, irritant par les moyens mis en œuvre pour accomplir ce propos magistral dans sa réalisation technique, tel est le dernier ouvrage de Clouzot. On n’a pas fini d’en entendre parler. On n’a pas fini de l’applaudir ou de le vouer aux gémonies »

France Roche – France Soir :

« Son premier malentendu avec le public. Il risque avec Les Espions, une aventure que seuls les grands metteurs-en-scène peuvent se permettre »

Jean-Pierre Vivet – L’express  :

« Tout cela est d’une drôlerie étonnante. Et surtout d’un ton extraordinairement nouveau. Il ne s’agit pas d’une parodie de film de terreur, ni même d’un humour à la Hitchcock où l’épouvante se libère dans un éclat de rire. Non, le rire de Clouzot est vraiment de la même nature que celui de Kafka : il prend ses racines dans le seul insolite, dans l’étonnement d’une raison qui n’a plus de prise. »

Georges Altman – Franc Tireur :

« Jamais l’univers ne fut plus vaste, jamais l’homme n’y fut plus captif ; Kafka a dit cette perpétuelle mise en cause de l’expérience humaine par tout ce qui la tue. Le noir et blanc des rayons et des ombres, les sons, les cris, la musique d’Auric, le piaulement des ocarinas d’un groupe paisible, la majesté convulsive de quelques scènes nous confirme qu’il s’agit d’un film qu’on ne peut pas juger sous la seule toise du spectacle. Nous avions toujours admiré le noir talent de Clouzot sans jusqu’ici beaucoup l’apprécier. Avec Les Espions, il se dégage du sadisme gratuit, il conquiert de la noblesse, il tente de faire un film à l’exacte démesure de Kafka. »

Jean d’Ivoire  – Radio Cinéma :

Espèce de conte philosophique, il est traité avec humour parfois, avec talent toujours, par un homme qu’amusent certains détails ou effets de sensation, mais qui n’en est jamais dupe. Et puis, c’est si soulageant pour une fois, un film de Clouzot qui ne soit pas tout à fait totalement noir ! »

Paul Guimard – Arts :

« Tout cela se traduit par de deux heures d’un spectacle qu’on ne peut pas quitter des yeux. Les outrances, les ridicules sont dosés avec un sadisme minutieux, le sourire vient au moment précis où l’on attendait le frisson, et inversement, chaque plan dépasse les bornes, mais ne franchit pas les limites au-delà desquelles on ne doit plus compter sur la complicité du spectateur. C’est un exercice de virtuosité rigoureusement inutile, admirablement réussi, irritant, remarquable, insupportable, irrésistible. On ne sait jamais sur quel pied danser, mais on danse. »

Au-delà de ces louanges, de sévères critiques attaquent le maître du suspense.

Jean de Baroncelli développe dans Le Monde :

« Entre l’ambition intellectuelle de l’auteur et les moyens employés pour exprimer cette ambition, un grave antagonisme existe. C’est cet antagonisme qui constitue la faiblesse essentielle du film de Clouzot. Pour avoir voulu convainque trop de monde, il ne convainc personne. Lorsque nous lisons le Procès, nous entrons dans la peau de K….ou de Joseph K…, parce que, malgré son illogisme l’univers de Kafka reste soumis à des lois rigoureuses. Au contraire, l’angoisse du héros des Espions ne nous touche que superficiellement. C’est que peuplé de personnages parodiques, sans poids, sans consistance, sans existence, véritable, l’univers de Clouzot n’est rien d’autre qu’invraisemblable ».

Pour Michel Mourlet dans L’écran n°1 :

« On a parlé à propos des Espions de délire et d’attentat contre la logique… C’est à se demander à quelle logique de notaire de province on se réfère, pour être ainsi déconcerté par ce film si raisonnable, si peu délirant, si explicatif, si laborieux dans sa didactique loufoquerie.