D’après le roman de l’Abbé Prévost Manon Lescaut 

Réalisateur : Henri-Georges Clouzot

Adaptation & Dialogue : Henri-Georges Clouzot & Jean ferry

Acteurs Principaux : Michel Auclair, Cécile Aubry, Serge Reggiani

Genre : Drame

Sortie : 1949

Ayant droit : les films du Jeudi

L’histoire : 

Manon est un film très graphique, construit en trois actes. Dans une petite ville de Normandie, un jeune résistant, le soldat Desgrieux reçoit l’ordre de sauver une jeune fille d’une foule hystérique qui veut la tondre pour la châtier. Réfugiés dans une église, ils tombent immédiatement amoureux et lient leurs destins pour toujours en s’échappant à Paris. La capitale est alors  infestée par la pègre et les trafiquants. Là-bas, ils retrouvent Léon Lescaut, le frère de Manon, petit malin opportuniste, qui n’hésite pas à s’enrichir au  marché noir et à livrer les charmes de sa jeune sœur à des malfrats pour s’enrichir facilement.

Manon, marquée par la misère et les privations endurées pendant la guerre, est attirée par la vie facile et les belles choses, quitte à user de ses charmes pour y parvenir. Desgrieux, fou amoureux de cette femme-enfant capricieuse et inconstante,  lui pardonne ses incartades et perd peu à peu son intégrité pour garder auprès de lui celle qu’il aime, allant toujours plus loin, jusqu’au meurtre.

REVUE DE PRESSE

Clouzot Interview de François Timmory pour « L’Ecran Français » n° 152 en 1949

« Les rapports de force entre ressorts et circonstances correspondant à notre époque doivent demeurer les même. Je me suis demandé ce que feraient de nos jours et très précisément en 1944, au lendemain de la Libération, une Manon, un Desgrieux, un Lescaut. Le marché noir a remplacé le tripot ; Manon, avide de plaisir étouffait dans le bistro campagnard de sa mère ; Desgrieux est FFI ; Lescaut vit à l’hôtel des subsides qu’il tire à procurer n’importe quoi à n’importe qui ; le financier…fait fructifier…les biens qu’il a accumulés à commercer avec les Allemands; il n’a plus de laquais, il a des gardes du corps. »

Le roman a déjà été adapté cinq fois au cinéma (en 1912 par Albert Capellani, en 1914 dans une version américaine de Herbert Hall Winslow, en 1918 par l’italien Mario Garguiulo, en 1926 dans une version allemande de Arthur Robinson et enfin en 1940 dans le film italien de Carmine Gallone).  Après la sortie de la Manon de Clouzot, l’histoire sera encore transposée trois fois sur grand écran, sans compter les nombreuses adaptations pour la télévision dont la plus récente est la série de 2011 « Manon Lescaut ».

 Clouzot dans une interview du 26 janvier 1950 

« Je cherchais une histoire sur les jeunes dans la guerre et dans l’après-guerre. C’est qu’en même temps, j’avais sur le cœur certains tableaux de la Libération, et l’asymétrie de l’amour de Desgrieux à Manon correspondait à mes tiraillements avec Suzy (Delair, sa compagne de l’époque, comédienne dans Quai des Orfèvres) »

Depuis sa sortie en mars 1949, Manon, a été vu en salle par près de trois millions et demi de spectateurs.

Lo Duca dans Cinémonde en 1949 :

 « Clouzot a réussi avec son film à donner l’esprit même de l’œuvre de Prévost. A mon avis, le film donne sans doute à l’histoire de Manon un rayonnement qui manquait au roman. »

« Maintenant, il n’y aura plus qu’une Manon, celle de Clouzot »

 Le Figaro en mars 1949 : 

« Un metteur en scène français parvient ici, à se hisser au niveau des metteurs en scène les plus réputés dans le monde entier. Nous devons l’en remercier. »

 Libération mars 1949 :

« Cette Manon de Clouzot est une œuvre parfaite, puissante et magistrale. C’est à la fois une étude de caractère d’une densité aigue, une peinture sans défauts de l’après-guerre pourrissante que nous venons de connaître et c’est en même temps une inoubliable histoire d’amour.  Manon est l’inoubliable orchidée qui s’épanouit sur le fumier de l’après-guerre. Ce chef-d’œuvre est incontestable. »

 Louis Montange en 1949

« Le style « réaliste » de Clouzot est parvenu à sa perfection. Les dernières séquences du film composent un poème admirable qui sera un classique de l’écran. »

 Jean Vidal dans la revue Arts en 1949

« En résumé, un style magistral, beaucoup de talent… »

 Ado Kyrou : « Le surréalisme au cinéma » :

« C’est un véritable hurlement optimiste. Avec une force inaccoutumée, les auteurs ont crié que malgré tout, l’amour existe. La scène de l’église dans laquelle a lieu une des plus belles scènes d’mour du cinéma, la séquence finale, sont des exemples parfaits de luminosité que peut revêtir l’amour au cinéma ».

 Georges Sadoul dans « Lettres françaises » mars 1949

« … On attendait un chef d’œuvre. On a dû se contenter  d’une réussite après tout inférieure à « Quai des Orfèvres ». Nous parlons ici de réussite artistique. Le succès matériel, même s’il est dû, pour une part, aux défauts de l’œuvre, sera considérable. Il est mérité car « Manon » contient de parfaits morceaux d’anthologie : un meurtre sauvage dans un sous-sol, une recherche éperdue dans les couloirs de wagons surpeuplés et, surtout, la fin tragique des héros dans le désert palestinien… »

 « Clouzot est un des hommes dont le cinéma français attend le plus »

LES ACTEURS

Cécile Aubry :

Cécile Aubry est inconnue et débutante quand Clouzot la repère pour incarner sa Manon. Elle connaît tout de suite le succès grâce au film et fera la couverture du magazine Life en 1950.

 « Un jour, à la veille des vacances en juin 1947, il y avait un bonhomme que je ne connaissais pas du tout, tout au fond de la salle, qui m’a appelée. Alors j’ai reçu un coup de coude dans les côtes énorme de la fille qui était à côté de moi et qui m’a dit « Tu te rends compte, c’est Clouzot ! ». Mais je ne savais pas qui était Clouzot ! Il m’a demandé mon nom, mon adresse… »

Clouzot ne lui parle pas un langage de professeur: « Tu as un nom à coucher dehors, lui dit-il, mais un physique à exercer des ravages. Le physique que je cherche pour « Manon ».« Un rôle, cela s’apprend, de toute évidence. Mais, voilà qui est plus délicat, cela se vit. Tu ne vas pas jouer devant ma caméra: tu vas vivre ! »

 « J’ai beaucoup travaillé avec Clouzot, il me faisait lire Proust. C’est extraordinaire par ce qu’il me lisait trois pages et il me disait « Essaie de faire ce que j’ai fait ». Alors je prenais les mêmes respirations, les mêmes intonations. Je faisais exactement ce qu’il avait fait. Et à chaque fois, il y avait un temps d’arrêt et il me disait: « Tu es un petit singe ! ». Et il recommençait une autre page pour voir si ce n’était pas un coup de peau. » C’est Clouzot qui a voulu que la jeune Anne-José Bénard devienne Cécile Aubry change de nom.  Et c’est Clouzot lui-même qui a proposé « Cécile », un prénom auquel elle ne pensait pas du tout. Débutante, elle s’est livré corps et âme à son Pygmalion pendant les mois de préparation du tournage. Elle dira plus tard qu’elle n’était qu’une pâte à modeler entre ses mains.

Après quelques films aux Etats Unis, elle se consacrera plus tard à l’écriture et sera la créatrice de Belle et Sébastien.

Michel Auclair :

Michel Auclair a vingt-cinq ans au moment du film et Clouzot l’a finalement préféré à Daniel Gélin, un moment pressenti puis écarté. Comédien de théâtre, il se fait remarquer au cinéma dans « La Belle et la Bête » de Cocteau. Il devient un des comédiens principaux de la France de l’après-guerre. Son physique avantageux sert à merveille son rôle émouvant de pantin amoureux, prêt à toutes les compromissions pour satisfaire la belle Manon. Dans les années 1950, il tournera pour les plus grands réalisateurs : Cayatte, Guitry, Duvivier, Delannoy.

Serge Reggiani :

Clouzot l’avait au départ choisi pour incarner Robert Desgrieux, mais face au physique fragile et juvénile de Cécile Aubry, il change d’avis et confie à Serge Reggiani le rôle du frère de Manon. Il a lui aussi vingt-cinq ans et s’est déjà fait  remarquer.

Clouzot le fera également tourner en 1964 dans son film expérimental au budget illimité, resté inachevé l’Enfer, aux côtés de Romy Scheider.